Quand d'autres parlent de mes amours

Publié le par hypos


"Toute ma vie, j'ai aimé, bu, mangé, fumé, ri, dormi, lu. De l'avoir si bien fait, on m'a blâmé de l'avoir trop fait. 

J'hésite - par timidité ? Vanité ma placée ? - à reconnaître devant toi que l'amertume d'une fin à laquelle je n'arrive pas à croire est tempérée par la satisfaction d'avoir mené une vie de bâton de chaise. J'en suis ravie comme d'un pied de nez au diable; ce n'est pas Dieu qui nous défend de pécher, c'est le diable qui veut nous le faire croire pour nous éloigner de nous-mêmes, pour nous détourner de la vie.  Vivre, pour moi, ce fut botter ses fesses rachitiques tout du long...

En fin de compte, ce prétendu gaspillage de jeunesse me paraît maintenant la seule manière souhaitable de vivre. C'est l'avantage de transborder l'amour et ses délicieux mirages jusqu'à un âge avancé. 

Je me suis bagarrée avec les hommes pendant plus de soixante ans. je les ai aimés, épousés,maudits, délaissés. Je les ai adorés et détestés, mais jamais je n'ai pu m'en passer. 

Je croyais qu'à force j'en aurais été sevrée : c'était compter sans ce coeur qui n'en a jamais fait qu'à sa tête. Je n'ai été bouleversée, je n'ai véritablement abandonné mon âme qu'en jouant au jeu de l'amour. C'est le seul où l'abandon soit vraiment nécessaire : à quoi bon se garder du délire, à quoi bon se garder tout court ? De l'amour pour un corps, je suis souvent passée à celui pour un esprit, et j'ai aussi accompli le cheminn inverse. 

L'amour, puisque d'amour dont il s'agit, et non pas du frottement de deux peaux, a été ma manière de comprendre le monde. Le secret, le sacré s'y rencontrent. 

Mais la chaleur des hommes, qui m'a si bien enveloppée, ne fait que me rendre plus odieux ce grand froid qui avance. Il n'y a pas de bras assez puissants pour m'en préserver, dans la nuit qui vient. "


Extrait de "La douceur des hommes" - Simonetta Greggio - Courts romans & autres nouvelles.

Publié dans Monologues

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