Lire dans leurs pensées

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Je regarde courir mon fils.
Il aura sept ans dans quelques jours.

Que cache ce front si lisse  alors qu'il joue ou qu'il s'ennuie ? Que dissimulent ces beaux yeux moqueurs  qui versent si vite des larmes ? Il s'exprime avec difficulté, mange ses mots, avale des syllabes, crache des phrases à toute allure et, pour cette raison sans doute, je le considère encore comme un tout petit. Il est vrai qu'étant le dernier, il apparaît le plus fragile et le moins capable de se débrouiller seul. Aussi, je lui fais couler son bain, l'étrille comme un bébé, lui tends son pyjama, lui interdit de jouer près des fenêtres,  le borde le soir, le pelotonne contre moi certaines nuits, mais je l'écoute et lui parle peu, ne partage avec lui aucun de ses jeux.

Que comprend-il de ma vie, de la vie,  tandis qu'avec son  frère et ses sœurs nous témoignons et débattons de nos propres expériences dans des discussions où nous lui enjoignons de ne pas intervenir ? Suis-je pour lui, comme l'étaient à l'époque mes parents à mes yeux, une espèce d'être tout puissant posté dans une sorte d'"Au-dessus" ou suis-je déjà "moi", humaine et faillible, comme je les découvris un jour  ?

Que gardera-t-il de son enfance ? Est-il heureux ou non ? Quand et comment l'ai-je déjà blessé ? Car il est certain que je l'ai meurtri sans même m'en rendre compte.

Pour mes autres enfants, plus grands, il ne fait aucun doute que je suis un être de chair et de larmes et que, bien plus, mon "humanité" les dérange.

Ma vie personnelle, aussi maigre soit-elle, empiète sur la leur. Il n'est pas là question de temps dont je les priverais, ni de rencontres que je leur imposerais, ni non plus  d'une sexualité débridée dont ils seraient les témoins forcés.  C'est en réalité beaucoup plus subtil que cela car c'est surtout de me savoir envahie d'émotions, de pensées, de désirs et de craintes qui les gêne, comme si l'intimité de mon être, trop évidente et peut-être trop semblable en vérité à la leur, les empêchait de se construire en toute liberté.

C'est en ce sens que je suis, et bien malgré moi, impudique. Je n'arrive pas à contenir le flot des passions qui m'agitent et inévitablement le trop-plein déborde en colères ou en rires, en pleurs, en silences, en spasmes nerveux, en malaises divers, en boulimie de travail, en chansons ou en périodes de léthargie subite. Je n'ai, pour un adolescent, rien de rassurant car je suis, comme un livre ouvert trop facile à déchiffrer, la preuve vivante que les années n'apportent aucun repos et que - ce qui est tragique à l'âge où l'on a soif d'être unique et faim d'une vie meilleure - les émotions et contradictions qu'ils ressentent sont, pour tout homme, la fois universelles et perpétuelles.


Publié dans L'état de mère

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