Petits et grands maux

Publié le par hypos

J'avais 13 ans et déjà ce "mal à vivre" qui ne m'a jamais vraiment quittée. Un insidieux tourment qui m'a toujours empêchée de profiter simplement des bonheurs. Bizarrement toujours accompagné de son contraire, une farouche volonté de croquer la vie et une tendance naturelle à être toujours dans le "trop" : trop sensible, trop révoltée, trop active, trop heureuse, trop abattue...

Une incroyable capacité aussi à enfouir les grandes douleurs pour ne se concentrer que sur de petits maux périphériques.


Mercredi 12 février 1975
  • "Le travail c'est la santé et  c'est aussi un bon moyen de noyer ses soucis. Si je faisais le bilan, ça donnerait en 8 mots :" Je suis une petite fille comme les autres".
  • Depuis deux jours, je me dispute sans cesse avec José. Ah, la vie est bien monotone !
  • Nous sommes en deuil; Papa est mort;
  • C’est maintenant que je m'aperçois que je l'aimais bien. Enfin, comme le présent dessine le futur,  ne regardons pas en arrière.
  • Bonne route !"

A 13 ans, j'étais amoureuse de José mon professeur de français, grand ami de ma mère pour laquelle il avait quelque tendresse.

Déjà submergée par des sentiments excessifs - et par cet amour bien entendu voué à l'échec - je passais des heures à m’épancher, dans l'intimité de mon journal secret, sur mes émotions de toute jeune fille et n'évoquais qu'à peine, au détour d'une phrase anodine, un affreux chagrin d'enfant.


Ma mère était un étrange mélange de tradition et d'originalité. Sans doute se débattait-elle entre l'image convenue de la mère de famille héritée de son éducation et son profond anti-conformisme. Dotée d'une violente détermination à vivre, son incroyable optimisme lui permit à cette époque de surmonter l'immense douleur provoquée par le suicide de mon père sans que nous prenions, nous ses enfants,  conscience de sa peine.

Probablement pour cette raison, j'adoptai, ainsi que mes sœurs, la même posture désinvolte et aucune d'entre nous ne prit le temps de faire son deuil, ni même celui d'évoquer cette disparition tragique.

Plutôt que de nous rassembler pour guérir nos plaies dans l'intimité et le temps nécessaires, ma mère préféra se noyer et nous noyer sous un flot de vie supplémentaire.




'A cup of coffee' - Claudia Cioli


Publié dans L'enchaînée

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marie laure 08/03/2009 17:06

@Spaulding
J'avoue ... c'est bizarre cette phrase que j'avais posée là. Totalement hors contexte. Brrr..

Spaulding 01/03/2009 18:00

"bonne route"
Comme si désormais, il y aurait une distance entre toi et la femme que tu allais devenir.

Xavaix 01/03/2009 13:35

erreur de frappe:
Bien que la Mort marche à coté....

marie laure 01/03/2009 11:37

@Xavaix Merci pour ce très beau poème.

Xavaix 01/03/2009 10:25

Savitri , le poème mystique de Sri Aurobindo :
Extrait : le rêve crépusculaire de l'idéal

"Ici , tout est un mystère des contraires :
L'obscurité , la magie de la lumière se cachant à elle-même ,
La souffrance , le masque tragique d' une extase secrète ,
Et la mort , un instrument de vie perpétuelle.

Bien que ma Mort marche à coté de nous sur la route de la vie ,
Un assistant blafard dès le début du corps
Et un jugement dernier des oeuvres futiles de l' homme ,
Tout autre est l'énigme de sa face ambiguë :
La Mort est un escalier , une porte , une enjambée trébuchante
Que l'âme doit prendre pour traverser d'une naissance à l'autre ,
Une défaite grise grosse de la victoire ,
Un fouet pour nous cingler vers l'état où nous ne mourrons plus .
Le monde inconscient est la chambre de l'esprit faite par lui même ,
La Nuit éternelle , l'ombre du Jour éternel.
La Nuit n'est pas notre commencement ni notre fin ;
Elle est la sombre Mère dans les flans de laquelle nous nous sommes cachés
En sécurité contre un éveil trop rapide à la douleur du monde.
Nous sommes venus à elle d'une Lumière supernelle ,
Par la Lumière nous vivons et vers la Lumière nous allons . "

Un soupçon de lucidité , au-delà de notre vigilance coutumière .... ( cf. Serge Carfantan )
Xavaix