La nuit

Publié le par hypos

Il fait nuit et mes sœurs dorment. Nous sommes maintenant dans la même chambre puisque maman a décidé de dormir dans mon lit et que je partage donc celui de Cécile. Il n'est pas très tard encore et j'entends dans le salon le son de la télévision. Je suis inquiète, l'atmosphère est tendue  comme un voile fragile prêt à se déchirer. Je me glisse hors des draps et longe le couloir. J'ouvre tout doucement, avec une grande précaution, la porte fermée de la salle à manger. Je me tiens un instant sur le seuil, l'oreille aux aguets...Entre les éclats de voix du film, je surprends celles de papa et maman qui discutent...Je poursuis ma lente et silencieuse progression pour me coller derrière le grand rideau de velours qui sépare la salle de séjour du salon....Je saisis des bribes de la conversation...
Soulagement...
Ce soir, il semble que tout est tranquille...


Ce matin, quand je suis rentrée dans la chambre, j’ai découvert maman accroupie au coin de notre lit, misérable. Elle pleurait presque en silence et je me suis assise près d’elle. Nous sommes restées côte à côte, sans rien dire, j’attendais que ses larmes cessent et cela me faisait bizarre de la voir si fragile et toute rouge. J’étais vraiment très triste et en même temps, j’étais en colère et je lui en voulais un peu de se laisser aller comme ça. Tout bas, elle s’est enfin mise à parler. De sa douleur, de sa fatigue. Alors j’ai répondu qu’elle ne pouvait pas rester là comme ça, comme une loque, qu’elle manquait de dignité, qu’il fallait qu’elle quitte papa.


J'ai rejoins encore une fois maman dans mon lit. J'adore être lovée contre elle et la sentir chaude et vivante près de moi. Je prends mon pouce et m'endors comme une masse.
Une porte claque au fond de l'appartement. C'est celle de la chambre de papa ! Quand il marche, comme il est gros et qu'il prend des somnifères, il plaque fort les pieds au sol et je l'entends qui remonte lourdement le couloir. Mon Dieu comme j'ai peur ! ... Et s'il me trouvait là, à coté de Maman ! ... J'entame une reptation rapide pour rejoindre les tréfonds du lit, je me fais toute petite, je me blottie contre les pieds de maman, le cœur battant, la respiration ralentie... Il entre dans les toilettes...Je suis comme en suspension et maman dort...J'entends papa qui sort...Oh pitié Mon Dieu !  Faites qu'il ne vienne pas rejoindre maman dans le lit ! Oh Mon Dieu, s'il vous plaît, faites qu'il ne me trouve pas ici !!... Je suis ramassée au mieux que je peux sur moi-même, ratatinée entre le matelas et le lit, tout au fond. J'ai une trouille bleue....Les pas pesants s'éloignent enfin, papa rentre dans sa chambre, claque la porte...Je respire, me détends les membres et vais reprendre ma place sur l'oreiller.


Je me réveille en pleine nuit. Il fait très sombre et je ne vois que de vagues silhouettes plus sombres encore. Je m'assois en sursaut dans le lit : il se passe quelque chose ! J'ai réveillé Cécile en bougeant si brusquement et elle et moi épions dans la nuit les sons qui s'échappent de la chambre de papa. En deux bonds, je suis hors du lit et je traverse le couloir pour ouvrir la porte de ma chambre juste en face de celle de mes sœurs. Maman n'est pas dans son lit ! Je retourne près de Cécile, l'angoisse me fouaille le ventre. Je ne rêve pas, j'entends bien des bruits mais je n'arrive pas à déterminer de quoi il s'agit...Je décide d'aller écouter à la porte. J'avance dans le couloir par petits pas précautionneux et…je butte contre un obstacle ! ...Qu'est-ce que c'est ? ...Mes doigts parcourent la forme à terre : une valise ! ...je poursuis mon chemin...Encore un obstacle ! Encore une valise !...J'ai le cœur qui bat à tout rompre. Qu'est-ce qui se passe dans cette maison ? ...La porte de la chambre de papa s'ouvre brusquement et je me rencogne brutalement dans la salle à manger ouverte. Papa allume la lumière de la cuisine puis sort de la maison. Je ne l'ai pas vu, tout juste deviné. Alors, je cours vers la chambre, paniquée, pour découvrir ce qui est arrivé à maman ! Elle est là, sous les draps, elle me regarde, sourit doucement et me dit "Ne t'inquiète pas ma chérie, tout va bien...".  Dans la chambre, un changement de densité dans l'air, un silence d'une tessiture particulière, une odeur subtile et indéfinissable...j'ai une vague nausée....


Il est tard et maman va être très fâchée ! J'ai beau pédaler à toute allure sur mon mini vélo, ça n'avance pas et je n'ose pas brûler les feux rouges pour gagner du temps ! Mais qu'est-ce qui m'a pris d'aller goûter chez Céline ?! Enfin, c'était super drôle ! J'adore aller chez elle, c'est très grand et sa cuisine est immense. On était bien tranquille. On s'est fait griller des tartines de pain avec des carrés de chocolat noir dessus : délicieux ! Mais qu'est-ce qui m'a pris de ne pas rentrer à la maison ?! Si ça se trouve papa est déjà rentré et je ne suis pas là ! Enfin, quand même, j'ai le droit de m'amuser de temps en temps, non?! Il est marrant le chien de Céline, complètement barge tellement il est vieux...Zut ! Mais qu'est-ce que c'est que ce feu encore rouge ? J'en peux plus là, je suis épuisée à force de pédaler comme une folle.. Oh, là, là ! Il faut que je me dépêche, je suis sûre qu'il est arrivé quelque chose !! Mais c'est pas possible, je suis seulement à la gare ! ... Oh, misère de misère ! J'étais sûre qu'il fallait que je rentre à l'heure, je ne sais pas pourquoi mais je sens qu'il se passe quelque chose !!!...


Je ne sais pas trop ce que je fais dans ce lit ni dans cette chambre. Enfin, si, je sais mais tout s'est passé tellement vite que je n'ai pas eu le temps de réaliser. Ah, voilà Monsieur et Madame M. qui arrivent dans la chambre avec maman. Tout le monde me parle, explique l'enfer de cette nuit. Oui, je me souviens, papa et maman se sont encore battus. Je n'arrive même plus à me rappeler de ce qui s'est vraiment passé. C'était peut-être à cause de Isabelle et de cette histoire de brosse à cheveux ? Non, je ne sais plus. C'est vrai, ah mon Dieu ! Je n'ai pas eu le courage de faire le guet hier soir ! Tout le monde continue à parler et maintenant voilà Sabine et Régine qui arrivent aussi et il faut que j'aille prendre le petit déjeuner avec les autres. Mais comment on est arrivé chez eux ? Qui est venu nous chercher ? On dirait que tous les voisins sont rassemblés dans cette chambre, je vois plein de têtes mais je ne distingue personne et on me demande encore de me lever pour aller manger. Oh mais, c'est pas possible ça, j'ai pas ma culotte !!! A oui, je me souviens, hier avant de me coucher, j'ai hésité avant de l'enlever ! Non c'est pas possible ça, pourquoi je ne l'ai pas gardée ?!  Comment je vais faire pour sortir du lit sans culotte et au milieu des voisins ?!!



Publié dans L'enchaînée

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Françoise Boulanger 13/06/2009 09:30

Pardon, Marie-Laure de ne pas être venue te lire depuis si longtemps. Trop longtemps.

hypos 14/06/2009 15:01


Mais ça ne pose aucun problème Françoise ! Du moment que l'on sait où se retrouver ;)


marie+laure 11/06/2009 22:29

Merci Miss rainette.

Spaulding 10/06/2009 01:09

Pas sûr

Miss Rainette 09/06/2009 14:01

C'est très bien écrit. Ca donne mal au bide...

marie laure 01/06/2009 08:07

"Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;
La rêverie avec le doigt contre la tempe
Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés ;
L'heure du thé fumant et des livres fermés ;
La douceur de sentir la fin de la soirée ;
La fatigue charmante et la l'attente adorée
De l'ombre nuptiale et de la douce nuit,
Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuit
Sans relâche, à travers toutes remises vaines.
Impatient des mois, furieux des semaines !"



"...Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s'écoeure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon cœur a tant de peine. "

Verlaine, c'est bien autre chose !!!