Maman, l'amour...

Publié le par hypogée

 

Mon journal d'enfance ressemble à une collection de pièces de monnaie. Les pages, comme sous vitrine, ne présentent qu'une seule face des choses, souvent la plus violente et la plus désespérée, mais il y a une autre vie au verso qui me revient en mémoire. Une vie faite de petits bonheurs quotidiens dont je ne mesure qu'aujourd'hui la douceur.


Ma mère était un étrange mélange de tradition et d'originalité. Aussi, se débattait-elle entre l'image convenue de la mère de famille héritée de son éducation et son profond anti-conformisme. Dotée d'une violente détermination à vivre, son incroyable optimisme lui permit à cette époque de surmonter l'immense douleur provoquée par le suicide de mon père sans que nous prenions, nous ses enfants,  conscience de sa peine.


Probablement pour cette raison, j'adoptai, ainsi que mes sœurs, la même posture désinvolte et aucune d'entre nous ne prit le temps de faire son deuil, ni même celui d'évoquer cette disparition tragique. Plutôt que de nous rassembler pour guérir notre plaie dans l'intimité et le temps nécessaires, ma mère préféra se noyer et nous noyer sous un flot de vie supplémentaire.


Je conserve de ses années une impression de mouvement perpétuel et de brouhaha fourre-tout dans lequel se mêlaient en vrac crises de rire et cris de colère. Les tremblements, les peurs et les chagrins trop pesants restaient confinés dans nos chambres. Je n'ai jamais parlé avec mes sœurs de ce qu'elles ressentaient alors dans la solitude de leur lit. Et je me demande si mes vaines amours, abondamment commentés en famille, n'étaient pas en quelque sorte une manière "autorisée" d'évacuer un chagrin bien plus profond.


Quoi qu'il en soit, les jours s'écoulaient avec leur lot quotidien de petits plaisirs et d'inventions originales.


Pas un matin maman ne manquait à l'appel et tous les jours nous étions réveillées avec un petit verre de jus d'orange ou, plus tard, une tasse de café. Moi qui suis bien incapable de ne pas soupirer avec agacement chaque fois que je dois poser à la va-vite le litre de lait et le paquet de céréales sur la table du petit déjeuner, je ne sais d'où elle tirait une telle patience. Pareillement, chaque soir, elle savait faire le tour des chambres et consacrer à chacune le temps nécessaire à la lecture d'une histoire ou à l'écoute d'une confidence. Cet exemple ne m'aura pas servi. Le soir je tombe de sommeil et ne pense qu'à mon lit, le rituel du coucher des gosses est pour moi un calvaire que j'ai toujours bâclé, leur agitation, les manifestations bruyantes de leur amour, m'exaspèrent et les livres pour enfants m'ennuient de façon prodigieuse.


Pour surmonter les conflits et pouvoir parler de ce qui fâche plus posément, ma mère avait mis au point un système assez amusant. Dans les toilettes elle avait accroché un petit carnet et un crayon de papier. Ainsi, il nous était loisible de poser par écrit tout ce que nous n'arrivions pas à exprimer autrement, reproches, plaintes, attentes, explications et solutions diverses. Ce carnet n'avait rien de secret puisque chacun - y compris les amis de passage - pouvait l'utiliser et le lire mais, curieusement, cela ne bloquait pas les échanges. Au moment de coucher les mots sur le papier, l'intimité du water-closet prévalait sur la publication inéluctable de nos écrits. Le principe de discrétion était implicitement acquis et personne, jamais, ne diffusa à la cantonade ce qu'il avait découvert seul dans le carnet des doléances.


Mais ma mère, c'était aussi cette véritable furie du dimanche matin, armée de son aspirateur qu'elle flanquait bruyamment contre les plinthes et les portes pour nous faire comprendre son exaspération à nous savoir alanguies et passives quand elle suait à épousseter l'appartement. J'écoutais le bruit approcher et dès qu'il atteignait l'orée de ma chambre, avant même qu'elle n'ait ouvert la porte et n'ait eu l'occasion de me houspiller, je sautais sur mes deux jambes, prenais l'air affairé et saisissais n'importe quoi pour donner le change. Le danger passé, je replongeais aussitôt dans le moelleux du lit, un livre à la main. 


Aujourd'hui, alors que j'ai dépassé l'âge qu'avait alors ma mère, je ne peux jamais m'empêcher de sourire lorsque je me regarde agir de la même manière et ressentir la même crispation quasi haineuse envers mes indolentes adolescentes dont je devine les pensées et démasque les poses de circonstance.


 

Publié dans L'état de mère

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marie laure 26/11/2010 10:03


Merci Caro, ça me fait plaisir d'avoir un petit message de temps en temps ;)


Caro 25/11/2010 18:09


je suis vos reflexions avec attention, merci pour votre humour et une certaine nostalgie qui flotte tout le long; cela me plaît beaucoup