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Mercredi 20 janvier 2010 3 20 /01 /Jan /2010 15:27

Angoisse-site-jpg.jpgOn en parle très peu. Et d'ailleurs, à première vue, personne ne peut rien remarquer.


Qui pourrait deviner, à me voir si bonne vivante, riant, buvant, discutant avec chacun de tout et de rien, que je suis protégée alors de ma camisole chimique ? Qui pourrait m'imaginer, terrée dans un coin de pièce, le téléphone à la main, haletante et terrassée par la panique ?


C'est n'est pas évident d'en parler. Pas évident de supporter les remarques de l'autre, pleines d'incompréhension ("Ah oui, moi aussi j'ai des crises d'angoisses parfois...") ou de sollicitude inutile ("Tu devrais faire du Yoga ou prendre des tisanes au miel...") ou d'inquiétude perplexe ("Mais c'est qu'elle est grave celle-là ...").

 


Avouer une fragilité nerveuse ou bien une faille psychologique, c'est passer illico dans la catégorie des détraqués, ceux sur lesquels on porte un regard suspicieux comme s'ils allaient, dans la minute qui suit, propager leur virus (mais non, rassurez-vous, "ça" ne s'attrape pas ) ou se mettre à gesticuler comme des damnés (mais "ça" n'a rien à voir non plus avec de la sorcellerie).


A part ces quelques 2 à 5% de personnes ayant connu ou connaissant régulièrement ce qu'est le véritable trouble panique, personne ne sait quel enfer je peux vivre au quotidien.


La panique, elle me saisit à tout moment et sans crier gare. Il n'y a pas particulièrement de signes avant-coureurs.

Bien que la fatigue ou une longue période de solitude puissent l'encourager, elle peut tout aussi bien m'envahir alors que je suis allongée dans les bras de mon homme.


Elle m'empêche de vivre en ne me permettant plus ni de conduire sur l'autoroute, ni de prendre le métro, ni même de passer une soirée entre amis sans avoir pris soin d'avaler quelques pilules et d'en savoir toujours au fond de ma poche "au cas où". A l'idée de sauter dans un avion ou de prendre un ascenseur vers le 25ème étage d'une tour de la défense, j'ai déjà les mains moites et l'estomac noué. Parfois prendre une simple douche quand je suis seule me parait insurmontable.

 

Combien de fois ai-je du déjà faire demi-tour pour éviter la galerie marchande bondée ? Combien de fois ai-je du conduire, pliée en deux et les mains crispées sur le volant, persuadée d'une mort imminente, tandis que je rentrais d'une soirée ? Combien de fois ai-je été obligée de trouver un subterfuge pour prendre la voiture au lieu d'un train, pour annuler un rendez-vous dans un lieu devenu inaccessible, pour expliquer un arrêt brutal dans une conversation trop vive ?

 

 

Ces derniers temps, mes crises de panique redoublent. Tous les jours, je dois prendre mes moitiés de pilules amères pour pouvoir vivre pleinement les quatre ou cinq heures de calme qu'elles me procurent.

 

Ce matin, j'ai ouvert mon flacon et l'ai trouvé vide. J'ai secoué mon sac à main, fouillé dans mes poches, cherché dans la voiture : Rien. Plus le moindre petit morceau d'aide.

 

Alors, j'ai décidé de vivre la journée sans. Pour voir.

 

J'ai vu.

 

Avant d'échouer chez le pharmacien dans un état tel qu'il ne m'a pas posé de questions pour me "dépanner" d'une boite quand je lui ai tendu une vieille ordonnance chiffonnée retrouvée à la hâte.

 

Je suis rompue par ces efforts permanents pour résister à cette peur folle sur laquelle aucune thérapie, toutes testées, n'a de prise.

 

 

 

Quand j'ai demandé à ma fille, dont le retard de presque une heure ce midi, n'était pas étranger à ma dernière crise, de veiller à épargner mon système nerveux devenu trop faible pour encaisser la moindre angoisse ou contrariété, elle a soupiré. "J'en ai marre que tu sois toujours mal !"

 

 

Ah bon.

 

Et si je vous dis, mes amours, que je suis mal à cause de vous ?

Que je n'en peux plus de subir les mini-stress que vous m'imposez quotidiennement.

Que je ne supporte plus d'avoir à chercher chaque matin ma brosse à cheveux, mon jean déjà sur vos fesses, les tasses disséminées dans la maison, les serviettes propres jetées en boules au milieu de vos draps.

Que je suis révoltée quand le chien pisse au milieu du salon parce que vous avez préféré terminer votre série télévisée débile plutôt que de le sortir à temps.

Que j'ai les poils qui se hérissent quand je vous entends vous injurier d'une pièce à l'autre.

Que j'ai le coeur qui se serre chaque fois que vous passez la porte et que vous la laissez claquer bruyamment derrière vous.

Que je hurle intérieurement quand vous me répondez comme vous n'oseriez le faire à personne d'autre.

Que j'ai des fourmis dans les doigts quand je dois me justifier une fois encore, de vos comportements scolaires.

Que j'ai la gorge nouée quand je vous demande du calme et que vous soupirez.

Que je suis lasse de vous porter seule, les uns et les autres, depuis presque vingt-cinq ans.


Un jour je vais partir.

J'y pense presque tous les jours maintenant.

 

Un jour je vais partir pour être au calme. Enfin. Et chasser les paniques.

 

 


Image : Oeuvre de Gao XINGJIAN "Angoisse" 2003. Encre sur papier de riz, 80 x 87 cm. Galerie Claude Bernard


Publié dans : L'état de mère - Voir les 5 commentaires - Ecrire un commentaire
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