Dans la nuit

Publié le par hypogée

http://s.myniceprofile.com/myspacepic/150/15036.jpgC’est l’histoire d’une souffrance ordinaire et banale. Qui n’est unique que parce qu’elle est tout à coup mienne et que je ne la croyais destinée qu’aux « autres ».


Il était mon mari à moi. Je lui avais demandé sa main, il me l’avait donnée et,  à ma manière,  je l’aimais.  Je tenais à lui. Je le tenais aussi. Je l’ai tenu longtemps, malgré lui. Je le sais désormais mais ne me l’avoue pas. Je refuse son départ brutal, je nie son désamour, je veux rester présente, je refuse qu’il s’envole et s’enfuit.  « Madame, rendez-moi mon mari ! ».

 

J’ai toujours été déterminée. Je fus une enfant volontaire, j’ai réussi mes études, je répondais à ce que l’on attendait de moi et en avais fait mon projet personnel. J’aime la conformité et, alors même que je faisais semblant de transgresser l’ordre établi en adoptant des postures rebelles, je traçais mon chemin de manière droite et inflexible.

 

Lui, c’était un jeune homme gentil, calme et doux. Nous menions le même jeu d’enfants indociles alors que nous avions l’un et l’autre la même aspiration.  Je n’ai eu aucun mal à le rallier à mes idéaux, il exprimait les mêmes. Le mariage, la vie de couple qui devient vie de famille, les enfants, l’appartement dont nous deviendrions les heureux propriétaires et puis la carrière de l’un et de l’autre … J’étais son soutien, je l’aidais à gravir les marches, à obtenir ses diplômes. Je veillais à ce que notre foyer réponde à nos mes exigences. Nous étions heureux.

 

Je ne suis pas très sensuelle. Je n’aime pas me laisser aller. Je fuis toute expression vulgaire de joie et de désir. J’aime que l’amour soit comme le reste : contenu et décent. Et puis, je n’aime pas particulièrement mon corps. J’aime mieux mon cerveau cartésien que les courbes de mes hanches. Ce qui est carré devient limpide.

Je déteste les pulsions, les émotions violentes, les choses qui coulent et qui s’emballent, les effusions bruyantes, les caresses gênantes, les gestes d’amour qui nous laissent pantelants : je déteste être pantelante !


Et puis, avec beaucoup de lucidité, je sais que je ne suis pas jolie. C’est grossier toute cette chair, ces poils noirs, ces jambes lourdes. Je fais du sport. Je dompte la mollesse. Je n’aime pas la mollesse.  J’aimais qu’il soit tout en os. Et ce qu’il faisait ailleurs pour combler des désirs que je réprouvais, me convenais parfaitement. C’était mon mari. Du moment qu’il rentrait le soir et aimait sa famille…


Ah ! Je ne dis pas que j’étais indifférente ! Non, non, non ! Je savais bien quand même reconnaître le geste plus lent, le silence apaisé, la fumée du joint qui accompagnait le soupir du satisfait. Mais à quoi bon en parler ? Il faut parfois savoir se taire. J’avais quelquefois mal au ventre mais, au final, il était là, avec moi ou bien il jouait au parc avec les petits et n’est-ce pas le plus important quand on désire que le couple dure ?

ll faut savoir aussi ne pas être trop exigeant.


Quand a-t-il commencé à changer vraiment ? A quel moment ai-je pressenti qu’il m’échappait et que je ne maîtrisais plus tout à fait le chemin que suivait ma vie ? Il y eu cette première fois, alors que je lui demandais de participer comme moi au ménage du week-end. Cette première fois où sa réponse cingla et où son regard noir me transperça comme une épée. Je n’avais jamais vu encore cette violence muette. Ses yeux, en une fraction de seconde, me firent taire. Je fis volte-face et m’enfuis, l’esprit troublé. Je haussais finalement les épaules et ce regard à peine entrecroisé ne fut plus bientôt qu’un souvenir enfoui sous les gestes du quotidien que nous faisions ensemble.

 


Aujourd’hui, je suis seule dans mon lit. J’ai froid. Sa chaleur me manque. Et cet étrange souvenir me hante alors même que je n’y pensais plus. Je dois comprendre. Je veux comprendre ! Et son  ventre me manque aussi cruellement que son pas léger dans les escaliers ou l’odeur de sa cigarette roulée.  Elle, je la hais !! Qu’a-t-elle fait de lui ?   Je ne le reconnais plus ! Cette voix atone quand il me répond au téléphone, ce léger rire sarcastique quand j’appelle pour les enfants, cette manière définitive et coupante de dire qu’il ne veut plus me voir alors que je tente d’adoucir mes paroles.


Non !!! Ne raccroche pas. Je veux ta voix au téléphone, j’ai besoin de garder le lien, j’ai besoin de te savoir au bout du fil. S’il te plait, ne coupe pas ce fil… Je veux que tu m’aimes encore !!!!

 


J’ai honte de moi…

 

Je ne suis pas idiote. Je sais que je n’appelle que parce que je me cherche des alibis pour sentir qu’il existe encore. Pour que nous existions ensemble…

 

Mais qu’est-ce qui m’a prise de lui proposer de nous voir à quatre, avec les enfants ? Qu’est-ce que c’est que cette façon de monter mon chagrin ? Pourquoi ne puis-je pas – comme tant d’autres – surmonter le désir que j’ai de lui, de le savoir mien ? Je me déteste.


Je la déteste plus encore.


De les savoir ensemble, heureux, indifférents à mon malheur, me tue.

Ah !!...Comme je déteste ces nuits solitaires qui me rongent et me supplicient…   

Le sommeil me fuit, l’image de leurs deux corps enlacés me glace, j’ai le ventre fouaillé par une douleur dont je refuse de reconnaître l’origine, je tremble, je me souviens de ses mains chaudes, je le voudrais mort, je le voudrais là.

Je me sens oppressée, j’ai ce nœud énorme au fond de la gorge, j’ai envie de crier, de hurler de broyer…

Je ne verse qu’une larme horriblement amère. Ça fait un mal de chien cette larme unique qui brûle le nez et ne laisse pas s’échapper le chagrin…   


 Je ne peux pas rester ici, dans ces draps insupportablement froids, dans cette obscurité qui me révèle mon échec, ma sottise, mon aveuglement. Je me relève, quitte ce lit honni, descends au rez-de-chaussée et rôde dans la maison glaciale. Mes gosses me pèsent comme d’insupportables obligations, je ne me reconnais plus dans cette femelle déchirée par la douleur, j’ai des envies de meurtre, le prendre lui et le contraindre, la prendre elle et la martyriser, me prendre moi et m’éliminer … Non, non, non !  Il faut que je souffle et que je me rassemble. Il faut que je reprenne pied. Je ne dois pas faire de bruit pour ne pas réveiller les enfants à l’étage. Je dois écrire cette lettre demain pour ce poste qui me plait. Tiens, il faudrait aussi que je songe à étendre la lessive.  Et puis, il y a aussi le garage à ranger….

 

Et toutes ses affaires qu’il devait reprendre !...Et voilà la rage à nouveau ! Ah, comme je voudrais pouvoir sauter dans la voiture, parcourir ces kilomètres d’autoroute, sonner, l’arracher à l’étreinte de cette autre que j’exècre !!

  


L’eau bout et le bruissement des bulles qui enflent emplie la cuisine déserte et silencieuse. Ce silence est tellement épais qu’il en a la densité d’un brouillard. Je le sens autour de moi et bizarrement, il me réchauffe.  

Je ne sais pas pourquoi j’ai mis la casserole sur le feu mais ce bouillonnement me calme.

Je prépare ma cigarette avec lenteur, comme un alchimiste. Je  dispose l’herbe avec une concentration d’élève studieux, je la roule entre mes doigts.  Je focalise mon attention sur ce moment suspendu que j’accueille comme un répit salvateur. J’anticipe la première bouffée que je vivrais comme on soupire de soulagement et qui m’aidera mieux que cette larme orpheline qui ne me sert à rien.

 

Je ne veux pas de musique. Je ne veux pas de bruit. Je ne veux pas de souvenir. Je ne veux pas de pensées. Je veux rester là, tranquille et attendre que le calme revienne. Et que mon cœur ralentisse et que ma colère cesse et que, enfin, je redevienne moi-même.

Demain, je serai là comme tous les matins, et la vie reprendra son cours normal et j’habillerai les enfants pour l’école et je sourirai aux voisins et je parlerai avec la maîtresse du plus jeune et je serai à nouveau moi.


Moi. 

 

 

Publié dans Natures mortes

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marie laure 26/02/2010 18:01


@Clothilde
"Je ne peux rien pour qui ne se pose pas de questions." Re- Confucius :-))


Clothilde. 26/02/2010 12:38


Ce qu'on sait, savoir qu'on le sait ; ce qu'on ne sait pas, savoir qu'on ne le sait pas : c'est savoir véritablement. (Confucius)


Hypos 16/02/2010 14:30


@Philippe
Oh, comme tu es gentil toi ! :-) en l'occurrence, dans cette histoire, j'ai surtout imaginé ce que pouvait être une nuit de femme abandonnée par son homme. .. tu imagines bien que toute
ressemblance avec un personnage existant dans mon entourage serait des plus fortuite ;-)


Philippe95 16/02/2010 13:20


moi, en tout cas, je te trouve très mimi. Ce qui est souvent beaucoup mieux que "jolie".


CC 12/02/2010 13:03


Ah ! Ouf...j'ai eu peur ! (ça va pas de faire des frayeurs comme ça à tes lecteurs ?)

:)

Très beau texte, en tout cas !

Bisous